Pourquoi tout le monde parle du PEQ — et si peu du regroupement familial ?
Comprendre une différence de visibilité qui n’a rien à voir avec l’importance humaine des deux dossiers.
Depuis plusieurs semaines, nos membres nous écrivent pour exprimer un malaise grandissant :
« Pourquoi le Programme de l’expérience québécoise (PEQ) occupe-t-il toute l’attention médiatique, alors que la crise du regroupement familial est plus grave, plus profonde, plus destructrice ? »
C’est une vraie question. Et elle mérite une vraie réponse — honnête, sans opposer des communautés qui souffrent chacune à leur manière.
1. 🎯
Deux crises, deux réalités — et deux capacités de mobilisation très différentes
La première différence est simple :
les personnes affectées par la suspension du PEQ sont déjà au Québec.
Elles vivent ici, travaillent ici, étudient ici.
Elles parlent français, occupent nos emplois, étudient dans nos universités, vivent dans nos quartiers.
Elles ont :
un réseau social québécois ;
des amis, des collègues, des camarades de classe ;
une capacité à se déplacer et se rassembler rapidement ;
une proximité immédiate avec les médias montréalais et québécois.
Cela crée un rapport de force que les familles séparées n’ont pas.
À l’inverse, dans le regroupement familial, la personne concernée est souvent à des milliers de kilomètres, parfois dans des zones de danger, parfois dans des pays où se rendre visible peut être risqué.
Les couples séparés vivent « à moitié ici, à moitié ailleurs », souvent dans des situations économiques très précaires, et doivent jongler avec les fuseaux horaires, le stress, l’épuisement.
Même quand la personne parrainée est au Québec, elle ne peut pas manifester de la même manière : statut précaire, peur de nuire à son dossier, contraintes financières, isolement familial, charge mentale immense.
2. 📍
Le facteur géographique : la mobilisation au centre des grandes villes
L’autre réalité est géographique.
Les personnes affectées par le PEQ sont concentrées dans les zones métropolitaines, où sont situées :
les universités ;
les milieux de travail qui recrutent via des permis temporaires ;
la majorité des médias ;
les infrastructures permettant de se mobiliser rapidement.
La mobilisation du PEQ est donc visible parce qu’elle est littéralement proche des caméras.
À l’inverse, les familles touchées par le regroupement familial sont réparties partout au Québec :
Saguenay, Gaspésie, Estrie, Côte-Nord, Abitibi, Outaouais… et bien sûr Montréal, mais souvent dans une précarité qui empêche de se déplacer.
3. 🧍♀️🧍♂️
Un rappel important : Québec Réunifié a déjà organisé des manifestations
Certains se demandent pourquoi Québec Réunifié n’organise pas une grande manifestation comme celles du PEQ.
Il faut être transparent :
➡️ Nous l’avons fait.
➡️ Plus d’une fois.
➡️ Avec énormément d’énergie, de logistique, de préparation.
Notre plus grande mobilisation comptait environ 50 participant·es.
C’est admirable, et on garde un immense respect pour celles et ceux qui s’y sont déplacés.
Mais ce n’est pas suffisant pour créer un rapport de force, ni pour convaincre les médias de couvrir l’événement.
Organiser une manifestation demande des semaines de travail, de la logistique, des permis, des communications, du temps… et notre équipe est entièrement bénévole, en plus de nos emplois à temps plein.
C’est pourquoi nous n’en organisons plus :
l’impact est minime pour un coût humain immense.
4. ⚠️
Ne pas opposer les souffrances — même lorsqu’il y a des privilèges relatifs
Certaines publications, parfois spontanées, visent les personnes touchées par le PEQ :
« Ils sont privilégiés. Ils pourraient retourner en Europe. Ils ne risquent rien. »
Parfois c’est vrai. Parfois non.
Derrière quelques visages médiatisés, il y a :
des travailleurs qui risquent de perdre tout ;
des familles précaires ;
des personnes qui n’ont pas de « pays sûr » où retourner ;
des étudiantes et étudiants endettés ;
des personnes vulnérables qui auraient peut-être dû demander la protection, mais ne l’ont jamais fait parce que le statut de réfugié est stigmatisé au Québec.
Et il y a aussi des cas dramatiques, comme cette jeune femme ukrainienne, Elada, qui pourrait être forcée de retourner dans un pays en guerre en raison de la suspension du PEQ.
La souffrance humaine n’est pas un concours.
On ne gagne rien à attaquer les autres.
On gagne tout à réclamer ensemble un système d’immigration juste.
5. 🔍
Le regroupement familial est moins visible parce qu’il est plus intime
La séparation d’un couple ou d’une famille est :
douloureuse ;
privée ;
chargée d’anxiété et de pudeur ;
souvent vécue dans la honte ou la peur du jugement.
Beaucoup hésitent à exposer leur vie sentimentale ou familiale au grand public.
Ce n’est pas un manque de courage — c’est une protection légitime.
À l’inverse, les enjeux du PEQ sont perçus comme professionnels, donc plus socialement « présentables » dans un espace public.
6. 💡
Si vous souhaitez une mobilisation aussi forte que celle du PEQ… il faut que vous soyez là
Et c’est ici que l’on revient à l’essentiel :
La Table ronde de Québec Réunifié travaille à temps plein — bénévolement — depuis plus de deux ans.
Nous avons :
produit des rapports ;
documenté les dossiers ;
aidé les médias à comprendre les enjeux ;
rencontré des élus ;
soutenu des centaines de familles ;
créé des campagnes, des lettres, des outils ;
porté la voix du regroupement familial partout où nous le pouvions.
Mais nous ne pouvons pas nous mobiliser à votre place.
Si vous voulez :
une mobilisation de 500 personnes,
une visibilité médiatique comparable au PEQ,
un rapport de force significatif,
alors il faut que la communauté se mobilise elle-même.
Nous sommes là pour vous accompagner, pour créer les outils, pour soutenir la logistique.
Mais la force du nombre vient de vous.
7. ❤️
Conclusion : deux causes justes, deux combats légitimes — mais un seul adversaire : l’indifférence
Il ne sert à rien d’opposer les personnes touchées par le PEQ et celles touchées par le regroupement familial.
Ces crises découlent des mêmes choix politiques :
des seuils irréalistes qui créent des files d’attente artificielles ;
un système d’immigration opaque ;
des décisions qui sacrifient des vies familiales et professionnelles ;
un manque chronique de transparence et de planification.
Nous devons nous soutenir mutuellement.
Nous devons refuser l’idée que certaines douleurs seraient « moins graves ».
Nous devons dénoncer un système qui rend invisibles les familles séparées pendant des années.
Et surtout :
nous devons continuer à porter nos voix, ensemble — et à être présents quand c’est le moment de se mobiliser.




Quelle brillante analyse. Tout y est dit